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Et soudain, l’immortel avait 96 ans

À force de les voir traverser les décennies, les modes, les chaînes et les générations, on finit par croire que certaines figures de notre paysage audiovisuel ont négocié un petit arrangement avec le temps.

Philippe Bouvard était de ceux-là.

Et puis arrive cette nouvelle : Philippe Bouvard est mort à 96 ans.

Curieusement, malgré l’âge, on ne s’y attendait pas vraiment.

Il faut dire que l’homme avait sérieusement occupé le terrain.

Plus de soixante ans de carrière. Le Figaro, France-Soir, Paris Match, Le Point, la télévision et, bien sûr, la radio.

Surtout la radio.

Quand on a soi-même passé quelques années derrière un micro, Philippe Bouvard reste une référence.

Pas forcément un modèle à copier. D’ailleurs, personne ne pouvait vraiment faire du Bouvard à part Bouvard.

Mais une référence presque technique.

La façon de tenir une antenne. De relancer sans en avoir l’air. De laisser parler. De couper aussi. De sentir qu’une séquence commence à retomber et de la faire repartir avec trois mots.

À la radio, tout cela ne se voit pas.

Et c’est précisément pour cela que c’est difficile.

Bouvard avait cette maîtrise-là. Celle que l’on entend probablement davantage lorsqu’on a soi-même connu le voyant rouge qui s’allume et ces quelques secondes où il faut remplir le silence avec autre chose que du bruit.

En 1977, il lance Les Grosses Têtes sur RTL.

Il les animera pendant 37 ans.

Trente-sept ans.

Aujourd’hui, une émission qui tient cinq saisons devient une institution. Lui aura accumulé des milliers d’heures d’antenne.

Avec une table, quelques fortes personnalités, de la culture générale, beaucoup de mauvaise foi et des histoires, dont certaines, auraient probablement quelques difficultés à franchir la porte d’un studio aujourd’hui.

Bouvard savait surtout faire exister ceux qui l’entouraient sans jamais disparaître lui-même.

Un sacré métier.

Et il y avait le reste.

Plus de 30 000 articles écrits au cours de sa carrière.

Le Théâtre de Bouvard, qui révèlera notamment Pascal Légitimus, Smaïn, Mimie Mathy, Michèle Bernier, Isabelle de Botton, Chevallier & Laspalès, Muriel Robin, Chantal Ladesou, Didier Bénureau, Tex, Laurent Gamelon, etc.

Des livres, des chroniques, des scènes de spectacle…

Et même quelques épisodes qui semblent sortis d’un scénario.

En 1979, après la mort de Jacques Mesrine, la police découvre que l’ennemi public numéro un avait envisagé de l’enlever. Photos de sa maison, de sa voiture, plan préparatoire…

Six ans plus tard, en 1985, cinq coups de feu sont tirés sur lui à la sortie de RTL.

Il est soigné.

Il rentre chez lui.

Et il continue.

À écrire. À parler. À travailler.

Jusqu’à 95 ans.

C’est peut-être cela qui me frappe le plus aujourd’hui.

Pas seulement la longévité. La continuité.

Philippe Bouvard appartenait à une génération où l’on pouvait passer d’une salle de rédaction à un studio de radio, puis à un plateau de télévision sans avoir besoin de se réinventer tous les six mois.

On avait un métier.

Et surtout, on avait une voix.

La sienne était immédiatement reconnaissable. Avec son débit, ses silences, son ironie, ses bons mots, ses excès aussi. Une voix qui pouvait être élégante, vacharde, parfois injuste.

Bref, une voix humaine.

Pour ceux qui ont connu la radio de l’intérieur, il restera aussi quelque chose de plus difficile à expliquer : une référence de ce drôle de métier où l’on parle seul dans une pièce en essayant de faire croire à celui qui écoute qu’on ne parle qu’à lui.

Philippe Bouvard a disparu.

Et soudain, l’immortel avait simplement 96 ans.

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